G2 : histoire d’un cube

Il existe au sein de notre profession un esprit, un « genre », porté par un cercle d’initiés qui gravite autour du ministère de la sécurité routière et dont le slogan de rattachement serait qu’il n’y aurait « qu’une seule meilleure façon de produire ». Je le constate jour après jour, ce slogan ringard constitue le fonds de commerce de ces fans du néo taylorisme pédagogique que sont les BAFM et Psychologues de la Sécurité Routière…..

Dans l’esprit, la philosophie du G2 (Génération 2 des stages permis à points) ressemble à celle qui a présidé au lancement de la PPO. Le G2 aura-t-il le même destin ? On se rappelle comment, vers 1990, le Ministère de tutelle s’est lancé dans la pédagogie de la conduite, en imposant aux enseignants de découper l’enseignement en petits morceaux (objectifs), en miettes même (mini-objectifs), et de faire progresser les élèves, miettes par miettes – le GFA parlait de « brindilles ». C’est comme si l’on demandait à un pâtissier de travailler la farine grain par grain : on imagine la durée nécessaire et le résultat ! Absurde, la PPO n’a pas résisté à l’épreuve du réel, elle est dans notre profession un mythe et seulement un mythe. Il n’y a que quelques BAFM qui y croient parce qu’ils ne la pratiquent pas.
Comme pour la PPO, la façon de mener le stage G2 est d’usage obligatoire, il n’y a pas à discuter, c’est sur le modèle de « la France, tu l’aimes ou tu la quittes », il y a une seule façon de procéder. Beatrice, notre psychologue formatrice, dit que c’est un positionnement qu’elle assume, et, à travers elle, évidemment « l’institution » assume aussi. Mais si on se réfère à ce que cela a donné pour la PPO dont la pratique est très forte en formation de moniteurs et lors du BEPECASER mais inexistante en formation de conducteurs, cette affirmation d’une « pédagogie » imposée comme la seule possible, la seule acceptée, non discutable, à prendre ou à laisser, est symptomatique, non seulement d’une arrogance institutionnelle, mais aussi d’une désinvolture à l’égard d’une réelle sensibilisation des conducteurs.
Dans son contenu, le G2 a des atouts, même s’il est trop tôt pour dire si une pratique pure et dure donne plus de résultats que la pratique du G1. Ayant suivi le stage de formation continue, excellemment mené par Beatrice et Christian, j’en ai pour ma part, un préavis favorable. Mais si le G2 est pertinent, s’il pourrait tenir la route, ce qui est envisageable, c’est dommage qu’il soit lancé avec cet esprit de fermeture parce qu’il a toutes les chances alors de se faire rejeter. La psychologie du travail moderne le démontre assez souvent : les professionnels aiment bien avoir leur mot à dire dans l’exercice de leurs métiers, sinon ils résistent ou « ils en font une maladie ». Or, « animateurs de la sécurité routière » c’est aussi un métier, on aurait tort de croire qu’un G2 imposé sans discussion sera facilement accepté. Ce, que ce soit pour de bonnes raisons – l’amélioration du dispositif – ou pour de mauvaises – amener du travail à l’INSERR -. Du coup, je m’interroge.
Systématiquement, dans les hautes sphères, on considère, d’une part, qu’un dispositif pédagogique destiné aux enseignants et animateurs de la sécurité routière « peut », parce qu’on est certain d’un résultat, s’imposer sur le mode « c’est la seule façon de faire, si t’es pas d’accord, tu dégages » et, d’autre part, que toute évolution doit être une révolution (au sens où le passé doit être révolu). Je crois que cela vient du fait que notre métier se situant dans le champ de la sécurité routière, cela irait de soi que nous ayons tous intégré un esprit de « militant de la sécurité routière ». il est sous-entendu que, vu que la cause est belle, on se doit d’avoir un profil de soldats obéissants, d’exécuteurs de mots d’ordre venant d’en haut. La guerre contre l’insécurité routière a ses maréchaux à l’INSERR, ses lieutenants sont sur le terrain entrain de former les soldats PSYBAFCRI-FM à la seule stratégie possible, le G2, lequel viendra à bout des conducteurs récalcitrants si et seulement si aucune tête ne dépasse.
On perçoit difficilement quels sont les courants théoriques modernes qui soutiennent le G2. Ce n’est pas grave car, de toute façon, le contenu est ce qu’il est, il paraît très bien. Mais ce qui fait sa faiblesse c’est qu’il n’est pas discutable : il est donc figé et ne se donne pas le droit d’être scientifique. Par là-même, il est alors mort-né. En revanche, pour ce qui concerne son appréhension par nous, les PSYBAFCRI-FM, on perçoit bien que c’est l’idéologie archaïque du « one best way » taylorien qui s’applique. La meilleure pratique possible est aussi la seule bonne, la seule acceptable et ce principe taylorien est parfaitement assumé et, même, revendiqué, par la cohorte de psychologues du Ministère : j’ai posé la question à Beatrice, admirable d’autorité, de savoir-faire et de plein d’autres choses encore, elle le revendique.

Outre qu’il n’y a pas de honte à contraindre des formateurs à suivre une formation continue, ce n’est pas qu’un fonds de commerce au sens propre. Cette idéologie, c’est aussi un fonds de commerce pédagogique qui explique les résultats et les profils des reçus et des échoués à l’examen du BAFM. Je comprends encore mieux, par exemple, pourquoi je rate systématiquement cet examen (1/20 la dernière fois en pédagogie) : c’est à cause du « one best way » de Taylor. Je ne suis pas sûr que les examinateurs soient conscients de cette idéologie qui les mène par le bout du nez. Je ne suis pas sûr que Christian, que j’ai découvert lors de ce stage et pour qui j’ai une réelle tendresse, puisse me donner 1/20 en étant conscient que son esprit est fermé. Mais tout examinateur PSYBAF est simplement emporté, sûrement malgré lui, par l’esprit militant. Il ne fait pas exprès, quoi.

Les deux leitmotivs de cette idéologie sont « savoir communiquer » et « la bonne pratique », mais il faut insister sur le « la » parce que, de bonne pratique, il n’y en a qu’une. Le G2 est une caricature de ces prêts à porter pédagogiques, ces programmes à exécuter, où il est considéré que l’humain n’est pas là pour penser. L’esprit de la pédagogie du G2, on ne sera pas surpris, est une continuité de l’obsession communicationnelle qui s’est emparée de la pédagogie de la sécurité routière depuis des décennies. Gilles DELEUZE avait bien raison quand il laissait entendre que pour les spécialistes, la communication consiste à imposer des mots d’ordre, selon le schéma pavlovien stimulus – réponse. BERCHADSKI, philosophe, écrivait en 1992, « en fait, ce que désigne la communication, c’est le degré le plus bas du dialogisme sous la forme de l’ordre exécutoire ».

Et c’est vrai que c’est le dialogue qui manque le plus dans notre profession. Celui-ci signifie clairement que chacun de nous, animateurs, nous devrions pouvoir nous approprier notre métier en le discutant, en l’attaquant, en s’interpellant les uns les autres sur le travail bien fait. Être animateur, c’est animer, et animer, normalement, ce n’est certes pas exécuter. Animer c’est développer, c’est dialoguer. Mais le développement n’est pas possible si, non seulement, on dit textuellement aux animateurs que s’ils ne sont pas d’accord, il vaut mieux qu’ils arrêtent, et si, en plus, on les enferme dans ce cube (PPP) du Prêt à Porter Pédagogique (P3). P3, c’est P au cube, c’est à dire une boite bien fermée qui – c’est « revendiqué » – nous oblige à fermer la nôtre. Or, le simple fait de ne pas avoir le droit de ne pas être d’accord me met personnellement en désaccord, c’est terrible.

L’animateur qui sait comment utiliser les outils du G2, à choisir entre le G1 et le G2, s’il est rationnel, choisira le G2. Mais lui proposer l’alternative de l’exclusion du dispositif est une bonne façon de provoquer un suivisme de façade… comme pour la PPO. Et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, comme pour la PPO, dans quelques temps, les autorités feront probablement comme si, en dehors de quelques déviants, tout va bien, comme si la sécurité routière se satisferait de cet accord apparent, le superficiel étant aussi le propre de la communication. Et l’argent des stages de formation continue aura rentré. C’est d’ailleurs ce suivisme de façade qui va donner encore plus de légitimité à la formation continue et qui va nourrir une nouvelle « révolution » pédagogique dans 15 ans. Le cercle vicieux est le suivant : moins les animateurs sont en état de discuter les règles, plus ils transgressent, et plus, par conséquent, il est nécessaire de décréter de nouvelles règles indiscutables.

En se fondant sur des principes tayloriens (bonne pratique) et pavloviens (communication) pour maintenir les animateurs dans le droit chemin, le G2 a perdu une occasion de rompre avec cette habitude décidément tenace de bricoler la pédagogie avec du très vieux, du très obsolète. C’est de l’intégrisme pédagogique. Mais c’est rentable.

Georges HOAREAU
Moniteur auto-école

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